• Joannie Chassé

Pour aujourd'hui

Mis à jour : 30 oct. 2019

Pour aujourd’hui, je brave le froid. J’ouvre la porte, je suis bien habillée pour aller dehors. Le froid, je l’entends. Quand ça craque, quand ça siffle, c’est lui qui me parle. Je le sais parce que lui et moi, on jase depuis un bon bout de temps. Au début, c’était bref, timide. On ne se connaissait pas, mais clairement on savait que quelque chose se passait et qu’on allait devoir adresser la situation un jour ou l’autre. Puis un jour, c’est arrivé. J’avais mes raquettes aux pieds, j’avais décidé de monter le chemin qui descend vers les chalets, celle où il y a les pins de chaque côté. Après la grande route traversée, j’ai entamé la montée, la vraie, celle qui mène dans le champ, à la grande étendue de neige blanche. 


Puis plus rien. Le temps suspendu, le vaste, le presque trop grand air. Essoufflée, j’inspire et j’expire et je produis cette fumée dense et éphémère, le temps de me remettre de l’effort. L’air glacé me remplit les poumons, je me tends à son contact. Je vois que je suis seule.


Personne n’a mis les pieds ici avant moi, c’est jour de découverte et de conquête, enfin! Je regarde le sol, la neige sous mes raquettes, je m’accroupis puis m’alonge sur le dos, là, en plein milieu du champ. Je ferme les yeux.


Qu’on est bien, là, au chaud dans le froid. Près d’elle, la neige nous enveloppe, elle nous accueille. Un lit où l’on pourrait dormir une vie. 


J’ai perdu le fil. Je me suis laissée entraîner, et c’est là que je l’ai entendu. Je ne peux pas dire avec des mots ce qu’il m’a dit, parce qu’il n’y en avait pas. Une présence. Une sensation étrange qui paralyse un peu. J’ai retenu mon souffle. En dessous de moi, j’ai senti la neige s’aggriper à mon manteau. Le vent s’est levé, j’ai vu les sapins pencher vers la gauche. On m’a tirée vers le bas, plus loin, comme si le sol s’appropriait mon corps un moment. 


Sensation d’apesanteur. Mes mitaines, mes bottes, mon foulard, ma tuque, je savais que tout cet accoutrement ne me couperait de rien. J’ai senti le gel, son corps tout près du mien. J’ai cherché à lui tendre la main, j’ai pointé le ciel, je me suis résignée, il était hors d’atteinte. Il s’est approché, doucement. Une minute de silence lourd comme la neige mouillée de temps doux, puis finalement la musique m’est parvenue. Par vagues, j’entends le craquement des arbres, le sifflement du vent sur la plaine enneigée, la présence étouffée de la masse blanche. Un abri, tout juste assez vaste pour se sentir proche de tout un monde, tout juste assez clos pour se sentir chez soi. 


J’ai ouvert les yeux, pour de bon cette fois. Je me suis relevée, j’ai remis mes raquettes. Avant de partir, avant d’entamer la descente pour retourner sur la route bordée de pins, je me suis arrêtée un instant pour contempler la grandeur du moment passé, sa promesse de demeurer ainsi.

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