• Joannie Chassé

Je vous invite chez nous.


On ne se connaît pas, mais on va s’apprendre d’où on vient, on va se dire où on va . Apportez vos bas de laine, notre plancher est un peu froid, habillez-vous ben relax, y’a pas de stress avec nous autres. Apportez quelque chose à partager, un plat et une bouteille, tout le monde va manger ensemble et boire un bon verre de vin.


Vous verrez, on va se retrouver autour de la table, dans la cuisine, lieu d’éternelles conversations, de rires et de confidences. On va se raconter nos vies et nos journées, partager le moment d’être tous là, réunis pour un temps.


Je vous invite chez nous. J’espère votre présence car je reviens de loin. J’ai traversé ma vie d’est en ouest pour me retrouver au milieu de nulle part, au milieu à la fois du néant et d’un trop plein.


La maison ici est assez grande pour qu’on s’y perde. Tu peux rouler en char pendant des heures sans même apercevoir les phares de celui qui te suit dans ton rétroviseur. On a le luxe de l’espace, on a surtout le luxe du temps. On se plaît à en perdre, et même à ne plus en avoir. L’idée de l’Homme d’aujourd’hui, c’est de toujours être en mouvement. Parce que toujours bouger, ça doit bien vouloir dire réussir. Refuser le statut quo, l’inertie, c’est dire « je suis en vie ».


Je rêve souvent que je cours. Je pars, sac au dos, faire ma course habituelle. Mes jambes me mènent en avant, et au lieu de l’habituel essoufflement, juste une légèreté. Je rêve que je cours et que je ne m’épuise jamais. Je fonce tout droit, je suis euphorique, c’est un mouvement continu, naturel, je ne me suis jamais sentie aussi bien.


Je reviens toujours chez nous. Ma maison vide et parfois pleine se remplit d’histoires qui nous mettent en scène. Je me rappelle ma course et la liberté qui s’étalait devant moi, mais je reviens toujours à ce point d’attache qui me réconforte.


Je vous invite chez nous. Home sweet home, laissez-moi vous dire que mes murs ont des oreilles et qu’ils répètent en votre absence ces mots qui donnent un sens au quotidien.

  • Joannie Chassé

Pour aujourd’hui, je brave le froid. J’ouvre la porte, je suis bien habillée pour aller dehors. Le froid, je l’entends. Quand ça craque, quand ça siffle, c’est lui qui me parle. Je le sais parce que lui et moi, on jase depuis un bon bout de temps. Au début, c’était bref, timide. On ne se connaissait pas, mais clairement on savait que quelque chose se passait et qu’on allait devoir adresser la situation un jour ou l’autre. Puis un jour, c’est arrivé. J’avais mes raquettes aux pieds, j’avais décidé de monter le chemin qui descend vers les chalets, celle où il y a les pins de chaque côté. Après la grande route traversée, j’ai entamé la montée, la vraie, celle qui mène dans le champ, à la grande étendue de neige blanche. 


Puis plus rien. Le temps suspendu, le vaste, le presque trop grand air. Essoufflée, j’inspire et j’expire et je produis cette fumée dense et éphémère, le temps de me remettre de l’effort. L’air glacé me remplit les poumons, je me tends à son contact. Je vois que je suis seule.


Personne n’a mis les pieds ici avant moi, c’est jour de découverte et de conquête, enfin! Je regarde le sol, la neige sous mes raquettes, je m’accroupis puis m’alonge sur le dos, là, en plein milieu du champ. Je ferme les yeux.


Qu’on est bien, là, au chaud dans le froid. Près d’elle, la neige nous enveloppe, elle nous accueille. Un lit où l’on pourrait dormir une vie. 


J’ai perdu le fil. Je me suis laissée entraîner, et c’est là que je l’ai entendu. Je ne peux pas dire avec des mots ce qu’il m’a dit, parce qu’il n’y en avait pas. Une présence. Une sensation étrange qui paralyse un peu. J’ai retenu mon souffle. En dessous de moi, j’ai senti la neige s’aggriper à mon manteau. Le vent s’est levé, j’ai vu les sapins pencher vers la gauche. On m’a tirée vers le bas, plus loin, comme si le sol s’appropriait mon corps un moment. 


Sensation d’apesanteur. Mes mitaines, mes bottes, mon foulard, ma tuque, je savais que tout cet accoutrement ne me couperait de rien. J’ai senti le gel, son corps tout près du mien. J’ai cherché à lui tendre la main, j’ai pointé le ciel, je me suis résignée, il était hors d’atteinte. Il s’est approché, doucement. Une minute de silence lourd comme la neige mouillée de temps doux, puis finalement la musique m’est parvenue. Par vagues, j’entends le craquement des arbres, le sifflement du vent sur la plaine enneigée, la présence étouffée de la masse blanche. Un abri, tout juste assez vaste pour se sentir proche de tout un monde, tout juste assez clos pour se sentir chez soi. 


J’ai ouvert les yeux, pour de bon cette fois. Je me suis relevée, j’ai remis mes raquettes. Avant de partir, avant d’entamer la descente pour retourner sur la route bordée de pins, je me suis arrêtée un instant pour contempler la grandeur du moment passé, sa promesse de demeurer ainsi.

  • Joannie Chassé

Il est parti trop vite. Elle n'a pas eu la chance de dire les mots qui se sont entassés dans sa tête. Paniquée, elle a voulu le retenir. Elle a essayé très fort, mais elle n'a pas su taire son impuissance. Elle a crié, elle a pleuré, elle était perdue, transie, incohérente.


Les éclats de verre sont par terre maintenant. Il faut les ramasser, masquer le passé, effacer ses traces, faire semblant, fuir. Bien calmement, l'air découpé au scalpel, le cœur et la tête en chamaille, aller chercher le balai et faire disparaître son échec au plus vite.


Demain, ils inventeront une autre histoire pour dire les événements. Faudrait pas perdre la face, et personne ne comprendrait de toute façon. C'est un mal qui a la vie dure, une force tranquille incompréhensible. Devant cet état brut, devant le vrai qui fait mal, l'authentique qui dérange, quand la sensibilité dépasse l'entendement, on préfère un étiquetage simple: folle.


Elle est brûlée.


Femme de feu qui étouffe par en dedans, on te demande de cacher tes flammes. Il te faut cesser tes élans trop intenses, ceux-là mêmes qui te mènent chaque jour plus loin en avant. On te demande la douceur, les jolis mots, la patience, les gestes lents.


Mais femme de feu sait la chaleur de sa braise.  Une chaleur à la fois ardente et lasse, qui menace d'abord puis réconforte ensuite, flamme qui vacille que l'on finit par souffler. Force vive, qui rassemble et décime.


Elle sait aussi que le feu, c'est sa vie. En elle, il est bâtisseur, il est aplomb et grandeur. Son crépitement la rassure, elle en connaît les variations, bête sauvage apprivoisée. Il gronde, elle chante. Parfois, il la surprend, le combat est inévitable, la lutte est longue. 


Le feu finit par s'éteindre, à toutes les fois. Vidée de son étreinte, emportée par l'eau douce qui pour un moment l'apaise, elle se laisse flotter à la surface, puis aperçoit au loin, là, juste au-dessus d'elle, dans le noir qui s'étend, comme dans un rêve...ses milliers de feux à jamais éteints.

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